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E FERMÉS DANS LE DISCOURS LITTÉRAIRE
CONSÉQUENCES SUR LE PLAN EUPHONIQUE
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Quelques éléments d'analyse concernant les e fermés (et notamment les e caducs) afin de mieux appréhender l'aspect euphonique de l'écriture et de la déclamation


MÉTHODE D'ÉTUDE

L’environnement syntaxique et lexical influe considérablement sur la prononciation du e, mais aussi le choix (conscient ou instinctif ou circonstantiel, aléatoire) du déclamateur.


Ce propos ne concerne pas des données théoriques rapportées, mais des observations réelles et une expérience d'auteur et déclamateur sur plusieurs dizaines d'années.

Méthode de mesure: par audition et indication manuelle (comptage et regroupement des données par application web, enregistrement dans base de donnée)

Statistiques énoncées sur 9000 interfaces de texte en prose (1 ligne de texte: 10 interfaces environ), ce qui représente plusieurs centaines de cas observés sur une dizaine de déclamateurs différents soit sur enregistrements personnels ou sur site de litterature audio (notamment http://www.litteratureaudio.com). Observation graphique par un logiciel open source: Audacity.

Fiabilité statistique généralement suffisante pour éviter de préciser un intervalle de confiance (à 1 pour cent ou mille près), même pour des fréquences relativement faibles.

Difficulté: de comparer l’intensité de ces e entre eux car variations:

.suivant l’environnement: ex: diminution des dernières syllabes en fin de phrase, accent tonique

-suivant la prise de son (souvent inconnue)

.suivant les déclamateurs (moindre cependant dans la diction littéraire)

.suivant la forme complexe de l'onde sonore (faut-il considérer le pic maximum, la durée, une intégration de l'onde).

Méthode: on va le plus souvent observer si ces e par catégorie pour plusieurs déclamateurs afin de constater s’ils sont plus ou moins amuis par rapport aux syllabes environnantes d’un syntagme, s’ils déterminent des variations d’intensité dans le flux vocal, dépressions ou pics.


TYPOLOGIE

Tout d'abord, on écarte Les cas d'élision où le e ne peut pas être pronocé car il n'est pas scripturalement écrit (ex: l’arbre).

-e intralexical: feu, heureux
-e caduc non suivi d'arrêt temporel: un môle dur, passe lentement
-e caduc suivi d'arrêt temporel: Un bateau navigue. D'où vient-il?
-e caduc de monosyllabe: le, de, ce...
-e caducs intralexicaux de polysyllabe: naturellement

Cas des élisions non scripturalement indiquées (ex: table orange). Soit l'élision est réalisée, soit le cas est ramené à un caduc prononcé, suivi ou non d'un arrêt temporel

forme scripturale: table orange
forme orale élision: tabl'orange
forme orale respiration tabl' // orange
forme orale prononciation sans élision ni respiration: table orange

Le cas de forme orale avec respiration se rencontre surtout dans la déclamation poétique lorsque le déclamateur marque par une légère pause sur une césure tombant au niveau d'une élision

Le cas de prononciation sans élision et sans respiration (rare) est souvent du à des déclamateur introduisant une légère inspiration à la diction des voyelles, interdisant ainsi l'élision.


CAS DES E INTRALEXICAUX (EU)

feu, peut, pleurer, malheureux (écrits eu en général)

fréquence: 39/1000 interfaces (1 toutes les 2 ou 3 lignes


valeur pas fondamentale car d'autres types de e phoniquement identiques s'ajouteront


-Intensité, durée par rapport au flux


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6 jsn heuREUX celui qui la prendra


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6 jsn trouvant PEU convenable cette manière


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6 jsn que veux-tu


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6 jsn tous ceux qui la connaissaient


e tonique normal (eutonique): Intensité quasiment égale aux autres syllabes. Le son e en lui-même n’est pas spécialement moins sonore que les autres voyelles. Il est sans doute plus neutre, plus terne, moins personnalisé. Ce e servira de référence (intensité et longueur).


-CAS E CADUC NON SUIVI D'ARRÊT TEMPOREL

môle dur - table ronde - chose courante, ils viennent ensemble

fréquence: 112 /1000 interfaces (1,12 par ligne environ) (pour les cas sans virgule)
45 % prononcés - 55 % apocopés sans respiration


Faible fréquence par ligne car certains sont l’objet de respiration de la part du déclamateur (7% des cas), ce qui entraîne un arrêt temporel

Pas loin de 1 sur 2 prononcé, valeur plus élevée de prononciation du e caduc qu’imaginent la plupart des lettrés.


-Intensité durée par rapport au flux


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1 jsn cette jeuNE fille


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1 Orangeno cerCLE d'artilleurs


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1 Victoria d'une granDE mouette vidée


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1 Victoria fumée de leur piPE de terre


-intensité: identique quasiment à une syllabe normale eutonique: ne détermine pas de dépression dans le flux sonore.

-e caducs eutoniques et euphonie

-avantages:

.ils évitent les enchaînements consonnantiques lorsqu'ils sont prononcés(et donc ils augmentent l'euphonie)

.ils évitent certaines cacophonies lorsqu'ils sont apocopés (mais souvent en créant des incorrections)

-inconvénients:

.en prose, ils entraînent une lecture déterminée par le déclamateur et dont l’auteur n’a pas la maîtrise

.ils introduisent un manque de rigueur: ambiguïté de la langue, indétermination, gênante en elle-même

.ils peuvent apparaître comme des “chevilles” euphoniques artificielles

.leur densité en certains lieux du texte oblige à des apocopes souvent aléatoires

.ils entraînent une répétition du même son préjudiciable à l’euphonie (en se surajoutant aux autres e eutoniques, caducs ou non caducs)


-Apocope différentielle suivant la nature des syllabes

statistique en valeurs absolues

syl1proapo% pro
ble14288
bre11285
de1215 44
dre15194
je71532
ke4013 75
le1182 12
me2072 22
ne6884 45
re5126 4
se4450 47
te10666 62
tre83792
vre12192
ze1026 28

-règle des 3 consonnes vérifiée en partie, mais pas absolue: syllabe biconsonnantique ou plus: favorise fortement l’apocope
ex moudre le café a contrario code secret (raison de kinesthésie vocale)

-particularité de la syllabe re: r assimilable en partie à une voyelle (cf rô en grec ancien considéré comme voyelle pour certaines règles grammaticales: déclinaison, accentuation initiale... et comme semi-voyelle sur le plan phonique.


-Apocope différentielle suivant la longueur du mot

statistique très approximative en valeurs absolues d’après le nombre de groupements vocaliques non contigus du mot

nb sylproapo% pro
2312344 48
3108142 43
44385 34

Plus le mot est long, plus le e caduc final aura tendance à être apocopé (loi de limitation assez classique).

Conséquence sur le plan de l'écriture euphonique: en poésie où toutes les syllabes se prononcent, il est préférable d'éviter le e sur des mots de plus de 3 syllabes ou plus car la prononciation obligatoire risque de provoquer une gêne.


E CADUCS SUIVIS D'ARRÊT TEMPOREL (POINT OU RESPIRATION)

J’aime jouer à la balle. J’y joue souvent.
Il sue par tous ses pores. Le soleil brûle.
Un vent violent souffle // et détruit les plantations de la vallée.

fréquence: 55/1000 interfaces (dont 11/1000 sont des respirations dues au déclamateur)


Morphologie et intensité


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1 Juliette pauvres et honoraBLES


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1 Juliette des bijouteries fauSSES


image

1 jsn d'une économie si adroiTE


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3 Orangeno scientifique

Polymorphisme important de ce flux terminal qui peut ressembler à un e fortement ammui ou à un prolongement sonore indéfini (pseudo e, e chuchoté, chuintement, sifflement claquement). Intensité très faible 0.2 par rapport à un e eutonique, d'où l'appelation de e asthénotonique (de asthenes: faible)

Précision: la sélection sur le graphe englobe une partie où le graphique apparaît plat. Néanmoins, l'onde est présente et si on n'englobe pas cette partie, oralement on n'entend aucun son.

Effectivement, si on réalise une amplification et un grossissement, on s'aperçoit que l'onde existe et se prolonge même au-delà de la limite audible sur 0.2 s. Détail ci-dessous:

detail



-Cas de la syllabe re

Dans les cas où la syllabe re termine le mot, le e asthénotonique est encore plus faiblement marqué, ce qui s'explique probablement par la ressemblance du r avec une voyelle.


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âcre de la saumuRE


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2re_Monique de me diRE


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2re_Monique ma luMIERE


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2re jsn toute leur deMEURE


-cas des e terminaux déterminés par une consonne finale

J’aime le bal. J’y vais souvent.

4/1000


Très peu de mots concernés (bac, lis, vitriol, moral, luth)


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2 Orangeno directement dans le sol.


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2 Orangeno la lune au zénith


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2l Monique 2l animaL


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2t Monique à ce bu_T


Il est possible qu'apparaisse une différence en fonction des voyelles (pas de statistique suffisante pour le vérifier). (semi-voyelle grecques: l, m , n, r, s, z, x, psi, f) l en fait partie, t n'en fait pas partie: différence nette sur graphe sur ces exemples.


-Cas où la consonne r est finale

Dans les cas où la consonne finale (3r) est un r (très peu de cas: port, mer…) le r se comporte comme voyelle et ne détermine quasiment pas de e asthénotonique.


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3r jsn jouR


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3r Victoria et la MER


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3r Victoria et les MORTS


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3r 3r Monique je m'enDORS


En définitive, y a-t-il une différence entre les terminaisons scripturales en e et celles en voyelles correspondantes: balle et bal pore et port. Pas de statistique suffisante pour répondre à la question. S'il y a une différence elle est vraiment faible.


-implications sur le plan euphonique

En eux-mêmes, les e asthénotoniques ne présentent aucun inconvénient lorsqu'ils ne sont suivis par aucun son. Insérés dans un texte à l'occasion de succession de phrases, si la phrase suivante commence par une voyelle, le e ashtnotonique détermine un hiatus sur la phrase suivante commence par une voyelle.

ex: Le ruisseau déborde. Attention de ne pas se mouiller.
ex: j'aime aller au bal. Ainsi je m'y prépare.

De plus, l'attraction naturelle des 2 voyelles continguës susceptible de créer une élision est gênante, même si l'élision apparaît impossible. La recherche de l'euphonie maximale préconise à mon sens d'éviter les phrases commençant par une voyelle à l'intérieur d'un paragraphe.


CAS DES E CADUCS DE MONOSYLLABES

Ce matin (c’matin)

fréquence: 108/1000 interfaces 97% prononcé 7% apocopé

liste limitée, mais courante: ce, de, je, le, me, ne, que, se, te

Ce e peut être plus ou moins accentué, et même il n'est pas exclu qu'il corresponde à un accent tonique

Il est exactement semblable à une e eutonique eu ou un e caduc prononcé.

En déclamation littéraire: apocope assez rare. Effet de vulgarité indéniable.


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1 jsn LE souvenir


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4_Orangeno DE la terre


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4_Orangeno_pendant LE cours


CAS DES E INTRALEXICAUX DE POLYSYLLABES

menu, prélèvement, naturellement, sombrement...

fréquence: 37/1000 mots 78% prononcé 22% apocopé


Fréquence relativement élevée, mais e plus ou moins prononçable, parfois apocope quasiment impossible ex: brevet
La règle des 3 consonnes s'applique ici pour raision kinesthésique sans qu'elle soit absolue.

Ce e peut être plus ou moins accentué (et il peut même être accent tonique)

Apocope dans un texte littéraire fautive en principe, mais certaines apocopes passent très bien ex: naturellement et parfois mieux que la prononciation.

image

5 Orangeno SEconde


COMPARAISON TEMPORELLE DES DIFFÉRENTS TYPES DE E FERMÉS

Comparaison temporelle seule possible sur le plan statistique car l'intensité apparaît difficilement comparable en raison de la forme complexe de l'onde sonore.

state eutonique
eu
e eutonique
caduque
e asthénotonique
281724
202322
261828
182318
213218
302220
233028
213018
222015
212727
271921
262516
233020
292418
203223
243224
202325
101823
281915
272619
302523
142317
252221
232522
272416
292212
221912
272119
172230
202121
M23.9324.3121.15
S4.794.574.55
Smoyenne0.870.830.83
inter conf +-
seuil 95%
1.751.671.66


Il apparaît que tous ces e ont une durée quasiment équivalente, même le e asthénotonique malgré sa très faible intensité.


CONCLUSION

Phoniquement, pour ce qui nous intéresse par rapport à la déclamation en langue française, 2 formes de e apparaissent:

-e eutonique regroupant les cas: feu, môle dur, le, menu (329/1000 soit 3 à 4 par ligne)

-e asthénotonique (précédant obligatoirement un temps d'arrêt) regroupant les cas: balle, bal (23/1000 soit 1 toutes les 5 lignes)

Les e phoniques sont utilisés instinctivement comme variables d'ajustement phonique par le déclamateur, mais très rarement considérés au niveau de l'écriture.

Aucune forme de e eutonique n'affecte le flux phonique, ni en intensité ni en longueur, néanmoins la variabilité et les ambiguïtés phoniques qu'ils représentent justifient, à mon sens, de les éviter dans la prose ou, dans le cas de la poésie, à les corconscrire en nombre et en place dans le cadre de la prosodie.

Pour plus de détails, on se reportera à la vidéo ou à l'article L'écriture euphonique:


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