LIVRE MATÉRIEL ET LIVRE VIRTUEL

Que de fois ai-je entendu, lors des discours officiels inaugurant les fêtes du livre, la litanie du soutien au livre papier couplé au rejet, voire à la détestation, du livre virtuel, perdition de la culture et de la la littérature. Les personnes qui approuvent cet éloge inconditionnel et partagent cette aversion catégorique sont-elles majoritaires? Depuis que je présente mes livres uniquement sur support électronique aux salons du livre, j'ai constaté qu'il existait, malgré les réticences de certaines personnes, un lectorat potentiel ouvert à ce nouveau médium. L’an dernier en 2011, il s’est vendu aux États-Unis autant de livres électroniques que de livres papier, sans compter la lecture des livres gratuits. En France, le phénomène est moins avancé, mais, en tant qu’auteurs, n’oublions pas que notre champ de diffusion est la francophonie, ce qui inclut notamment le Québec et, individuellement, tous les lecteurs susceptibles de lire la langue française dans de nombreux pays où l’introduction des tablettes est plus importante qu’en France. En second lieu, il faut considérer le développement fulgurant des smarphones qui deviennent des supports informatiques dévolus à la lecture, beaucoup plus répandus que les tablettes. Et il convient d’apprécier l’impact de ces hybrides nouveaux que sont les smartphones-tablettes de 4 à 6 pouces - comme le récent Galaxy Note paru en 2012 - dont le succès s’annonce déjà comme un événement majeur.


LE PLAISIR DE TOURNER LES PAGES ET L’ODEUR DE LA COLLE

Pour justifier sa préférence accordée au livre papier, on allègue l’indispensable sensation digitale des pages que l’on tourne, l’odeur de la colle... L’on oublie que la liseuse - la tablette électronique - offre une sensation comparable grâce au multitouch, par un effleurement subtil, sans doute plus facile et plus élégant. Et la liseuse électronique, volumique, massique, peut éventuellement présenter un aspect, un grain, un surfaçage... Quant à l’image sur l’écran, elle peut revêtir des aspects nouveaux. Elle constitue donc un enrichissement grâce à sa palette de thèmes, modulable à volonté.

Le livre électronique est considéré par certains comme l’horreur technologique, épouvantail des gens normaux et surtout des littéraires, un objet pour geeks, ces extra-terrestes humains réfractaires à toute littérature. Pourtant, où trouverait-on cette évocation d’un livre qui s’ouvre automatiquement dès qu’on l’effleure, qui se trouve éclairé par une lumière intérieure quasiment mystique, dans lequel les images apparaissent et disparaissent instantanément, se fondent, se superposent? Finalement, dans les anciens contes de fées et légendes plus que dans les évocations de science-fiction. La tablette électronique apparaît non pas comme un objet technologique (cas de l’ordinateur classique avec sa connectique, ses périphériques), mais comme un objet magique, mis en œuvre par des opérations manuelles qui pourraient évoquer celles d’un prestidigitateur: effleurer, en évitant cette vulgarité qu’est la palpation et cette pauvreté mécanique que représente la rotation des pages. Concernant l’odeur de la colle, on semble ignorer qu’elle est un produit chimique. Ces colles de nature vinylique, acrylique, aliphatique, constituées de cyanoacrylate, polyuréthane, silicone... n’ont rien qui puisse éveiller un quelconque sentiment poétique ou littéraire… Ne sont-elles pas des produits qu’il faudrait bannir d’un environnement écologique? Pour ma part, je préférerais que les lecteurs s’enivrassent au contenu de mes ouvrages - virtuels ou pas - plutôt qu’ils se shootassent au contenant. Sur un autre plan, on oublie que la pensée, par nature immatérielle, s’accorde logiquement avec le médium informatique plutôt qu’à un intermédiaire matériel qui est l’antithèse de son essence.

Depuis que je pratique la lecture sur support informatique - sans pour autant abandonner la lecture des livres papier - j’avoue porter un regard un peu dubitatif sur ces objets constitués de feuillets réunis qu’on nomme des livres. La perspective de ces montagnes de papier qui sortent des imprimeries, qui sont entassées dans des camions pour rejoindre les lieux d’entrepôts, puis les librairies me paraît d’une lourdeur rédhibitoire. Sans compter la masse qui sera pilonnée. Toute cette énergie déployée alors que quelques effleurements suffisent pour permettre l’accès en quelques secondes à des bibliothèques virtuelles comportant des milliers d’ouvrages électroniques. Naturellement, le livre électronique possède lui aussi des inconvénients et des limitations que nous considérerons dans un paragraphe ultérieur.


MISÈRE DU PAPIER

Le papier peut-il historiquement être considéré comme un support noble? Il correspond plutôt à ce que fut pendant l’Antiquité le papyrus par rapport au parchemin. Parmi les supports matériels susceptibles de fixer l’écriture, le papier s’avère sans doute le matériau le plus vulnérable, mis à part l’engouement subit de nos contemporains à l’heure où il risque de disparaître. C’est le plus corruptible, il se froisse, se gondole, s’affaisse, rebique, s’écorne, se plisse, ondule, se défraîchit, se déchire, se désagrège, s’avachit, se salit, se tache, se ternit, jaunit. La vermine, les moisissures, les mycobactéries peuvent l’attaquer. Il ne résiste pas à l’eau et il est facilement inflammable. Les ouvrages de nos bibliothèques, parfois des documents uniques, risquent d’être définitivement perdus, et c’est ainsi que Google alerte sur la nécessité de les scanner gratuitement par ses soins avant qu’il ne soit trop tard. Le papier est issu du traitement à partir de déchets: vieux chiffons, fragments de bois, paille... Rien qui soit prestigieux. Il subit ensuite un traitement chimique qui se termine par le blanchiment, opération nécessitant divers composés, dont le dioxyde de chlore en combinaison avec du péroxyde d’hydrogène... Le produit final n’est pas totalement biodégradable, ni forcément inoffensif. Certes, les papiers de luxe, vélin, vergé, bible... correspondent à une élévation appréciable vers la qualité. Il ne faut pas négliger les avancées technologiques visant à obtenir des papiers moins fragiles, plus esthétiques ou plus écologiques - qualités souvent inconciliables - mais peut-on oblitérer les défauts constitutifs du matériau?


ÉLOGE - RELATIF - DE LA DORURE ET DE LA RELIURE

Le développement de la reliure d’art est un effort vers la création d’objets artistiques. Elle introduit des composants plus nobles et plus pérennes comme la peau traitée (chagrin, maroquin...), ou même incorruptibles comme l’or de la dorure, mais les matériaux de base demeurent en grande partie les mêmes: papier, cartonnages. Le livre d’art relié sera peut-être le seul capable de résister à l’informatique car il possède une valeur en lui-même, en tant qu’objet d’art. Lors d’un déménagement chez un parent disparu, par exemple, on aura sans doute plus de scrupules à jeter, faute de place, des ouvrages reliés que des ouvrages ordinaires. Avec le développement du téléchargement, on a vu augmenter le succès des concerts qui constituent une prestation irremplaçable. L’avènement de l’informatique, dans le domaine de la musique comme du livre, pourrait jouer le rôle de décantation et permettre l’émergence des supports qui possèdent une réelle valeur, en supplantant les supports médiocres, issus d’une industrie archaïque et polluante, simples interfaces désormais sans utilité: les mauvaises impressions qu’étaient les livres de poche par exemple. La qualité, l’art véritable, l’artisanat, l’authenticité ne risquent généralement pas la concurrence de la technologie. J’avoue cependant que mon engouement assez récent pour les livres reliés fut assez refroidi lorsque je visitai la bibliothèque vénérable d’un ami. J’y ai découvert des ouvrages reliés vieux à peine de deux siècle, qui présentaient un aspect pitoyable. Tout leur lustre et leur prestige s’était évanoui. Je fus pris d’une méditation mélancolique. Je songeai au sort qui serait réservé à mes propres ouvrages, s’ils parvenaient à cet état, de la part de mes descendants eux-mêmes.

Il est certainement dommageable que l’on restreigne le support matériel au papier. Tout d’abord, le papier n’a pas l’apanage de représenter le constituant initial du livre puisque les premiers livres de l’époque romaine étaient constitués de parchemin. Le livre papier, apparu au 13ème siècle, peut être considéré comme un matériau économique de qualité inférieure. Il n’est pas le seul support matériel possible de l’écriture. Ne serait-il pas temps de se libérer de cette omniprésence d’un support à la pérennité aussi limitée, afin de rechercher d’autres types de supports matériels? Nous y reviendrons après avoir considéré les implications du support informatique.


INCONVÉNIENTS ET LIMITATIONS DU LIVRE INFORMATIQUE

Le support informatique possède lui aussi ses limitations. Il est consécutif des errements d’une industrie encore jeune, l’informatique, où les relations de concurrence peinent à s'établir. Son premier inconvénient provient sans doute de l’appareillage destiné à le mettre en œuvre, sans lequel toute lecture devient impossible, et même sa survie compromise. Le problème des formats accuse encore cet inconvénient et risque, même dans le cadre de notre société technologique, de rendre obsolète d’anciens ouvrages électroniques. La Nasa s’est aperçue qu’elle était dans l’impossibilité de lire certains de ses anciens documents audio-visuels par suite de changements technologiques. À ce problème se surajoute la difficulté d’imposer des normes. Certaines entreprises informatiques dominantes - ne citons pas de noms - tentent d’imposer un format propriétaire au détriment de normes ISO ou de standards libres de droit et elles proposent des liseuses incapacitées volontairement à lire ces formats universels, ce qui constitue un obstacle au développement du livre électronique... Par ailleurs, la diffusion des ouvrages virtuels dépend d’infrastructures complexes disséminées dans le monde entier. Elle est gérée par des organismes supra-nationaux qui peuvent exercer un pouvoir quasi-discrétionnaire. Actuellement, tout auteur peut quasiment gratuitement publier son ouvrage lui-même sur internet s’il dispose du copyright, mais rien ne garantit que cette possibilité soit préservée dans l’avenir et ne soit monopolisée par quelques acteurs puissants. On imagine la fragilité d’un tel édifice et l’imprudence d’y confier entièrement ce qui pour nous, auteurs, importe le plus, la survie de nos écrits.

Sur le plan pratique, impossible, tout simplement, de lire un ouvrage électronique dès que notre tablette est en panne de courant si l’on ne dispose pas d’une prise pour la recharger. Et c’est bien connu, le livre papier ne tombe jamais en panne, ne comporte pas de bogues... Ajoutons que si le livre électronique ne pollue pas pour la raison inattaquable qu’il est virtuel, la liseuse, elle, reste un objet considérablement polluant, soumis à la lourdeur des transports matériels comme les livres papier. On peut néanmoins raisonnablement considérer que les transports matériels et la pollution subséquente seraient considérablement diminués par suite du passage massif au livre électronique dans la mesure où une liseuse peut remplacer des milliers de livres.


VERS UN NOUVEAU LIVRE MATÉRIEL

Je me prends à rêver à un support matériel qui serait pérenne et qui ne serait aliéné à aucun moyen technologique, du moins pour son utilisation, la lecture. Quel serait-il? L’antique rouleau, celui du parchemin qu’on déroule de haut en bas présentait l’avantage de la simplicité la plus absolue, mais son inconvénient majeur est l’impossibilité d’accéder facilement à toutes les parties du document, ce que permet justement le codex, le livre relié, invention romaine qui a supplanté le parchemin déroulable. Ne serait-il pas possible avec les moyens technologiques actuels de produire des objets comparables aux beaux livres reliés en remplaçant les matériaux périssables par des matériaux incorruptibles ou peu corruptibles: laiton, étain, aluminium... et pour les pages, des matériaux composites comme les fibres de carbone ou d’autres composés nouveaux. Tout cela en conservant éventuellement l’or, la dorure, le matériau noble par excellence. Les pages pourraient être ainsi constituées d’une matière souple, fine, déformable, d’une bonne tenue, et résistant à la plupart des agents physico-chimiques. Le recyclage d’un tel produit devrait naturellement être prévu lors de sa conception quoiqu’un tel objet, de par sa nature, ne devrait pas subir un turn-over important.

Ce serait là un défi technologique pour la création d’un objet très haut de gamme, évidemment en tirage restreint, destiné à la conservation et à une diffusion limitée. On peut toujours rêver, mais pourquoi pas. Des impressions sur d’autres supports que le papier ont été développées, mais à ma connaissance n’ont pas concerné la littérature. Il me semble que de nombreux auteurs, nous-mêmes - et bibliophiles - seraient intéressés à posséder de tels objets, relativement onéreux, certes, mais capables de conserver pour les générations futures leurs écrits, insensibles aux outrages des éléments comme aux caprices de la technologie sous l’aspect d’un beau livre relié.

Claude Fernandez 2012-06-04


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